Causerie autour d’un genre nouveau : le tutoriel


Cela fait plusieurs années que je ne cesse de m’extasier sur ce genre qu’est le tutoriel : quelqu’un a fabriqué un document (vidéo ou photos) pour expliquer telle pratique (je m’intéresse aux TICE) et l’a gracieusement déposé en ligne, à disposition de ceux qui veulent se former. J’ai quasiment tout appris en auto-formation. Ce qui me fascine aussi, c’est la générosité dont il faut faire preuve pour passer ce temps à construire un document pour la formation des autres.

Depuis quelques temps, le fameux Ticeman s’est lancé expressément dans l’aventure, en dédiant un site à ses tutos. Et il y a eu comme un déclic à écouter quelques passages de ses vidéos : oui, une étude un peu approfondie et scientifique (of course) s’impose pour définir ce nouveau genre qu’est le tutoriel. Mise en scène du je, mise en scène du destinataire, confusion des deux personnes, etc, de quoi largement intéresser la prof de français que je suis (car je me réduis à cela, of course).

Pour mener mon enquête, je vais partir d’une des vidéos de Ticeman, notre capitaine caverne, qui m’a particulièrement intéressée, à double titre : celle sur The Gimp. Car 1. je n’ai jamais été foutue de me servir de ce logiciel sans m’énerver 2. la vidéo démarre très fort.

1. Mise en scène du « je »

Comme le tutoriel est souvent à la première personne, et toujours chez Ticeman, il induit une certaine mise en scène de son créateur et une certaine situation de communication.

Tous les tutos de Ticeman démarrent par la formule « Salut les nuls ». Or, loin d’être une formule de mépris, elle se révèle précieuse car elle a le mérite de décomplexer d’entrée l’apprenant (allez, appelons-le ainsi) qui reconnait dans son for intérieur qu’effectivement il est encore trop nul pour même pas savoir détourer une image dans Gimp (il se reconnait donc derrière les « certains » pour qui le tuto peut être utile). Et puis, il y a, me semble-t-il, aussi un jeu de mots très fin qui permet de faire passer un message subliminal : en effet, au moment où l’on entend « salut les nus », nous sommes face au fameux pingouin de Linux. Or, entre « les nuls  » et « Linux », la différence sonore est mince. Je vois derrière cette salutation comme une interpellation : et toi, tu t’y mets quand au libre ? Si si.

Capture d’écran du tuto de Ticeman.

Poursuivons. La vidéo continue avec un « aujourd’hui, on va voir… » qui nous inscrit dans un cheminement. Sur le site de Ticeman, on va donc devenir des personnes plus qualifiées au départ grâce à l’accompagnement quotidien (ou presque). Mais à quoi renvoie cet « aujourd’hui » ? à celui qui cause, d’abord. Tiens, ce matin, je vais faire un tuto sur. Et la vidéo commence donc par « aujourd’hui ». Mais cet aujourd’hui devient ensuite celui de l’internaute. Mon aujourd’hui ne correspond qu’à celui de l’acquisition de ma nouvelle compétence (détourer une image). Et c’est tout le métier d’enseignant qui est résumé : entre la planification antérieure par le professeur (ce jour-là, je ferai cela) et le jour J des élèves, une correspondance se crée qui doit permettre à ce point précis du temps d’amener ses élèves à un même niveau de connaissance que soi sur un point très précis. Et j’aime bien ce moment de main tendue qui vient chercher l’autre pour le pousser à monter sa marche. D’autant que cet « aujourd »hui » est suivi d’un « on va ». Oui, aujourd’hui,  on va ensemble tâcher de vous rendre moins nuls. Formule pleine de l’optimisme qui revient quand même, malgré les aléas du métier. On retrouve ces formulations par exemple sur le site teletuto.fr : « nous allons voir que ».  Parce que voir, c’est apprendre, ensemble. Fiat lux. Et puis, petit détail révélateur : Ticeman dit « dans l’extension voulue » : l’image vient secourir l’apprenant en plein émoi (ah, ça y est, je savais que je n’y arriverais pas ! c’est quoi une extension ? et quelle extension suis-je censé-e vouloir?) car il écrit sans autre explication l’extension, nous en donnant un exemple. C’est exactement un des défauts dans lequel j’ai tant de mal à ne pas tomber : ouvrir des parenthèses explicatives qui ne font que m’éloigner de mon but et embrouiller les élèves.

Ensuite, ce qui est particulièrement intéressant, c’est que l’auteur du tuto, en fonction d’enseignant, se montre donc en activité. (Par exemple, moi, professeur de français, j’ai enseigné pendant des années à faire une rédaction sans jamais me montrer en train d’en faire une. Et donc je me suis dit que j’allais moi aussi faire des tutos pour mes élèves pour me montrer au travail. Voilà comment je fais quand je veux faire un laïus sur…). Reprenons. Deux choses me plaisent : les phrases qui viennent commenter ce que la souris est en train de montrer, phrases qui commencent par « il suffit de « . Ouf ! Ce n’est donc que cela. Pour obtenir un tel effet, « il suffit de » cliquer là. Et là, reconnaissance éternelle. C’était sous mes yeux, et tu m’as montré la voie. Deuxième chose, l’auteur du tuto nous fait entrer dans son intimité, son lieu de travail. Et ça, j’adore. Montre-moi ton ordi, et je te remercierai. Car on constate qu’un ordi d’un crack, ben il ressemble furieusement à l’ordi d’un « nul ». Donc, cqfd, ce n’est pas parce que t’as un MontBlanc que tu écris mieux, c’est parce que tu as compris où est la plume. Donc, me voici toute ragaillardie, persuadée que moi aussi, un jour, aujourd’hui peut-être, j’y arriverai. Et cette intimité me fait voir, par une fenêtre intempestive qui s’est ouverte, que Ticeman, eh bien il est comme moi : il est sans arrêt connecté à Twitter. Et cette connivence me fait plaisir car je ne me sens pas si nulle que cela, au contraire, j’apprécie le sens de cette plaisanterie. Parce que le nul, c’est celui qui reste au niveau zéro, pas celui qui y est.

2. Et le destinataire ?

Le destinataire, lui, apprécie d’être dans cette position très particulière de se trouver à regarder une vidéo à la première personne, comme s’il était celui qui parle. Et il va pouvoir ensuite s’approprier les mots et les gestes. Devant mon ordi, j’entends la voix qui me dit encore « il suffit de ». Je suis entrée dans un compagnonnage qui me donne cette confiance dont on manque tellement devant ces machines qui nous remettent en question depuis des années et avec lesquelles nombre de collègues se battent, ou qu’ils délaissent (je me souviens d’une collègue venue s’excuser de ne pas s’être inscrite au stage TNI que j’assurais car, disait-elle, elle était trop angoissée à l’idée de se trouver devant les élèves face à ce tableau relié à un ordinateur, qu’elle ne saurait même pas allumer.). Le destinataire, donc, comme dans une autobiographie, entre dans l’intimité de l’auteur (il a l’occasion d’entendre sa voix…) mais aussi en tire son miel.

3. Donc ?

Donc, le tutoriel est à la fois un genre nouveau, mais aussi un genre en continuité avec l’autobiographie. Rien de moins. Car il est un nouveau (relativement bien sûr) moyen de faire oeuvre, de « laisser des traces de soi », à cela près que, progrès techniques oblige, il est inscrit dans une tragique et éphémère forme) et un nouveau type de livre, pas seulement un manuel mais un livre de vie. La connivence qui se crée, les sentiments très forts de contentement, de soulagement, d’appréciation de soi (je pense ressentis et par l’auteur du tuto et par le « nul »), font que le tutoriel doit être travaillé dans ce sens et élevé au rang d’oeuvre. Alors, au travail. Il va me suffire, aujourd’hui, de…

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4 commentaires pour Causerie autour d’un genre nouveau : le tutoriel

  1. MAP dit :

    j’adore la pharse : « cette position très particulière de se trouver à regarder une vidéo à la première personne » – c’est vraiment ça l’apprentissage distribué : celui qui me parle et qui m’apprend, finalement, c’est moi – à creuser, j’ai vraiment envie de te lire sur ces questions, et avec ce punch dans l’écriture ! crack boum hue !

  2. Ticeman dit :

    Une interpellation subtile que tu as su voir mais que personne n’a vu! A noter que j’utilise windows uniquement pour les tutoriels (bientôt mac aussi). j’invite juste à découvrir autre chose! y’aura des tutos pour ça aussi!

  3. Caro dit :

    Merci pour ce post, j adhere à 100%. moi j aime tellement les tutos et autres screencasts que je les ecoute toujours au casque parce que je suis accro à la voix, aux clics clics de claviers…;) et les tutos de guitare, percussion, génial aussi… bref je suis moi aussi révolutionnée par le concept depuis les qq années que je les pratique:)

  4. karleyn dit :

    Très passionnant, et joliment optimiste ! J’adore ! (oui, j’ai enfin trouvé le temps de lire ce billet depuis le temps qu’il est ouvert sur mon écran 🙂

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