Doron et anti-doron


Quelques réflexions pour clore l’année. Qu’ai-je appris cette année ? que je suis passée de l’utilisation à l’usage du web. Faire réfléchir mes élèves m’a d’abord conduite à réfléchir moi-même à ma pratique, moi qui n’écris plus mais qui tape.

Ce qui m’intéresse en ce moment, c’est le mot publication.

La publication sur le web n’est pas anodine, neutre, sans danger, etc,  ce n’est pas tant rendre public, c’est aussi et peut-être surtout donner au public, faire connaître au monde entier (donc y compris sa grand-mère)  ce qu’on est capable de produire, c’est partager et collaborer (via le social bookmark, un réseau social), c’est donner de son travail, mutualiser, échanger, c’est prendre un risque (par exemple de recevoir des commentaires  peu amènes), c’est vraiment faire œuvre d’artiste qui s’expose. Par exemple, certains de mes élèves ne veulent pas signer leur billet car ne ils sont pas prêts à assumer un discours, leur discours, sur un site professionnel c’est-à-dire pour eux scolaire, ils se sentent autant engagés que dans des écrits personnels. Ils ont le sentiment assez juste qu’ils perdent la maîtrise une fois que le travail est donné. Autre mot-clé très important dans la relation qui s’instaure par cette communication : la confiance.

Publier c’est aussi participer à des us en vigueur sur le net, sans quoi on n’entre pas dans la blogosphère (= on n’est pas influent) : c’est, revigoré, revivifié, réactualisé, le doron/antidoron des Grecs (cadeau/contre-cadeau) : je profite de ta ressource publiée sur ton blog et que tu me donnes gratuitement (ou presque…) et librement, et en retour je cite ma (res)source pour t’attirer d’autres lecteurs. C’est donc l’apprentissage d’un usage au-delà de la simple utilisation qu’il faut apprendre à nos élèves et donc se décomplexer, soi-même en tant que néo-prof-tice : ils ont un savoir technique (et encore !), le professeur en a la maîtrise (c’est-à-dire la maîtrise raisonnée de la langue, de l’usage, des codes de communication etc), ou du moins nous sommes capables de  mettre en place des attitudes, des savoir–faire bien connus et éprouvés. Ouf, on reprend pied dans ce tourbillon.

Donc, par exemple, citer une ressource ce n’est plus simplement user d’un argument d’autorité c’est aussi entrer dans un processus de publication sur le web. Quand on propose aux élèves d’exploiter des ressources, on pose la question : pourquoi ce site-ci fait-il autorité ?   parce qu’il offre des garanties fondées sur des pratiques scientifiques, universitaires, etc ; pourquoi celui-là fait-il autorité uniquement parce qu’il est influent ? c’est-à-dire uniquement parce qu’il a de nombreux lecteurs qui le citent, le partagent sur Facebook, le twittent, le classent dans leurs social bookmarks (delicious, symbaloo…), parce qu’il apparaît dans les premiers sur google. Faire réfléchir aussi à l’onglet de Google : « j’ai de la chance » : mais est- il vraiment  question d’avoir de la chance ? il est question de savoir trier, etc, bref de savoir lire sans négligence (neg-legere : ne pas lire – c’est d’ Olivier Le Deuff, ressource publiée sur educasource).

Mais s’agit-il vraiment de non lecture, de négligence ? Tout se passe exactement comme pour le document papier quand on fait chercher par exemple la bonne définition du mot dans le dictionnaire, il s’agit de mettre en place une lecture efficace : qu’est-ce qui dans la page va me permettre de trouver la réponse à la question posée.

Comment s’assurer une lecture et non un visionnage, un aperçu ? Se pose la question de l’écriture, tout naturellement. Par exemple, comment clore son texte ? Dans le webzine créé avec les élèves de 2nde, on a opté pour un choix de billets courts pour qu’il n’y ait pas besoin d’utiliser l’ascenseur : l’objectif de lecture induit une certaine forme à donner au texte pour qu’il soit lu. Ce travail sur la forme fait travailler la forme qu’il faudra donner à son devoir de Bac pour qu’il atteigne lui aussi son objectif, hors de toute maîtrise lui aussi une fois produit et rendu. Où tout est lié…

Du coup, quand je propose à des élèves de publier leur texte, qui est une contribution, je dis bien publier = faire connaître et prendre le risque d’être lu par une autre instance que le professeur (il y a pire que la note, il y a la réputation, la rumeur), si bien que l’on commence sur du papier (souvent à cause de problèmes d’ordre matériel), ce qui permet une concentration sur le texte et rien que le texte, où chaque mot a sa propre valeur littéraire, un isolement – recueillement sur soi et soi-même face au blanc de la page qui doit apporter respiration et inspiration. Ensuite,  on choisit de recopier le texte pour sa publication : cette activité de réécriture permet de profiter dans un deuxième temps des outils de correction orthographiques etc qui viennent aider et non se substituer au travail d’écriture. Puis on propose à la publication comme un véritable écrivain se laisse relire puis éditer, en donnant de sa confiance.

Ce qui me fait réfléchir aussi, c’est l’hyper publication de ressources de toutes sortes (il paraît que la blogosphère double tous les 236 jours !), c’est ce savoir social qui se met en place, reste à savoir si tout le monde est mon ami, mon allié, voire mon associé.

Enfin c’est  un savoir codé. Je repense souvent à cet article paru dans les Cahiers Pédagogiques de juin 2010, Le web 2.0 et l’école : un professeur rapporte avoir remarqué que  ses élèves écrivent sans faute aucune dans les titres, assez correctement dans les billets et mal dans les commentaires car ils ont compris que c’est la correction orthographique qui leur permettra d’être repéré par google qui fonctionne par mots-clé ! Il n’y a donc pas de langage sms possible dans une œuvre de publication.

Et tout d’un coup on respire.

Pour conclure sur l’acte d’écrire sur un blog qui se veut un outil collaboratif et qui se rapproche en cela du forum : faire prendre conscience que l’outil n’est pas un simple outil de traitement de texte (dans ce cas très sommaire forcément) et un lieu de partage (comme le sont les ENT) avec ceux qui constituent momentanément mes camarades (on n’est peut-être pas si loin des amis Facebook ! en tout cas, c’est l’occasion d’en discuter), c’est un outil qui a pour vocation de susciter un dialogue entre l’auteur, qui se porte donc garant de son texte (garant quant à l’expression, la véracité de ses propos, et leur beauté, etc) et le lecteur (les lecteurs, vrai pluriel polymorphe !). Cet auteur qui  propose sa contribution sur un blog / un forum choisit alors de s’exposer pour susciter des commentaires sur son propre blog ou dans d’autres blogs et plateformes.

Dès lors, c’est à une vraie situation de communication que l’on initie les élèves : rien de virtuel, les lecteurs existent bel et bien, sont de tous pays et de toutes convictions, et savent dire et redire si les propos tenus sont satisfaisants à leurs yeux. Vraie prise de conscience de la perte de maîtrise du don, le texte, même relu et corrigé par le professeur, il faut donc avoir veillé à construire ce don de façon à assumer l’image qu’il donnera ensuite de son auteur.

On est donc un auteur reconnu quand on est lu (on ne tient pas un blog pour ne pas être lu), il faut donc amener son lecteur à lire ! Certains deviennent de grands écrivains c’est-à-dire que, très lus, ils deviennent par là-même influents… Autant de mots et de processus qui revivifient notre façon d’aborder la chose écrite : où il faut plus que jamais faire preuve d’esprit critique…

Merci à Mario Asselin, O. Le Deuff et Louise Merzeau, dont les travaux m’ont fait avancer.


Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Doron et anti-doron

  1. eric rulier dit :

    Très bien vu. C’est vrai qu’il est difficile d’obtenir des commentaires des lecteurs auxquels on s’adresse en priorité. Bravo pour cette réflexion sur la communication.

  2. yves deligne dit :

    Belle manière de clôturer l’année ! Un point de vue sur le « blogging » qui s’accorde très bien avec le mien, sauf au sujet de cette assertion : « on ne tient pas un blog pour ne pas être lu ». Je pense qu’on peut tenir un blog sans réellement avoir l’intention d’être lu, mais en imaginant seulement que ça pourrait être possible, ce qui pousse, dans cette éventualité, à rédiger avec application un texte que l’on pourrait bâcler sachant qu’il ne sera pas publié. Autrement dit, on peut écrire pour soi, pour le plaisir d’écrire, mais avec une contrainte, une certaine exigence quant à la qualité du texte, ne serait-ce que pour ne pas perdre la face vis à vis d’un lecteur, donc vis à vis de soi-même. On peut aussi tenir un blog parce dans le but d’avoir à sa relecture un excellent outil pour raviver sa mémoire, se rappeler une atmosphère passée, une façon de matérialiser en quelque sorte l’écoulement du temps et peu importe que nos billets soient lus ou totalement ignorés. J’ai bloggué pendant près de deux ans avant d’avoir un commentaire car la bloggosphere francophone était alors quasi inexistante et que je ne faisais rien pour faire connaître mes textes aux rares bloggers qui s’étaient aventurés sur le web dans la période où j’ai débuté. Mais bien entendu, un commentaire – même désagréable – procure toujours le sentiment d’avoir bien été jeté au milieux de la clairière, d’exister. Merci, Delphine, pour le message sur twitter disant que SCH2009 vaut le détour 😉

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s